Des racontages au sujet de l'école

Texte de Louis Caron : Racontages, pages 72 à 76.

Mélodie, Séraphine ou Nastasie , ces petites maîtresses d'école de rang du début du siècle, et de la fin du précédent, avaient commencé par gagner 90$ par année, puis 100$. Elles en étaient à 300$ vers 1925. Elles trouvaient que ce n'était pas beaucoup. Mais il y avait eu un temps, un peu avant 1850, où même ces sommes avaient été trouvées exorbitantes par les contribuables à qui on venait d'annoncer que dorénavant, ils allaient devoir payer une taxe scolaire pour chaque enfant de 6 à 14 ans, qu'il fréquente l'école ou pas. Furieux, certains de ces gens-là s'étaient regroupés : "Ils vont tout de même pas nous faire payer pour les écoles!" Et ils avaient mis le feu à des écoles en plus d'intimider les percepteurs, pour bien montrer qu'ils étaient sérieux. Ils mettaient le feu et on les a appelés les Éteignoirs, parce qu'on pensait d'eux qu'ils étaient les éteignoirs du savoir.

Voici un peu comment les choses se sont passées.

D'abord, après tous ces troubles qui étaient survenus en 1837 et 1838, puis la fusion des deux Canadas, le Bas et le Haut, le Bas-Canada, considérant que cette fusion avec le Haut-Canada était une punition pour sa révolte, tenait pour suspect tout ce qui venait de l'autorité. La première école publique qui date de 1810 environ fut fort mal reçue. Les gens se disaient si on en veut des écoles, on s'en fera !

Puis ceux qui étaient chargés de collecter les taxes scolaires étaient, bien entendu, les protégés du gouvernement. C'était plutôt maladroit. Alors il est arrivé ce qui devait arriver.

Un slogan, d'abord : "Brûlent, brûleront tous les bâtiments des taxeux !"

Une émeute à Saint-Michel d'Yamaska, une école qui brûle puis une autre...

Les cotiseurs arrêtés, (les cotiseurs étaient les percepteurs des taxes, on déchire leurs registres...)

A Saint-François-du-Lac, on tond la crinière et la queue des chevaux de ceux qui sont en faveur des écoles...

A Bécancour se tient la fameuse journée des barricades. Deux cents personnes devant la salle où on délibère à propos des écoles. Des coups de feu...

A Saint-Grégoire, on met le feu à la grange de Norbert Béliveau, l'un des "cotiseurs" et beau-frère du curé.

A Saint-David, on incendie le moulin à scie du président de la commission scolaire.

Il faut à tout prix que le gouvernement intervienne, parce que Mélodie, Séraphine et Nastasie commencent à trembler dans leurs jupons...

Parlons-en de Nastasie. On a vu qu'elle n'avait pas plus de seize ans quand elle a commencé à enseigner dans le district numéro 2 de Yamachiche.

D'abord malgré son âge, il faut dire que c'est un personnage important. Cela tient au fait qu'il n'y a pas beaucoup de notables dans l'unité sociale que constitue le rang. Tous les cultivateurs, quelques-uns plus riches que d'autres mais pratiquant le même métier et confrontés aux mêmes exigences. Le seul lieu qui les rassemble, c'est l'école, à tel point que plusieurs commentateurs n'ont pas hésité à dire que l'école est au rang ce que l'église est au village. La maîtresse d'école de rang n'a évidemment pas l'autorité du curé, mais elle assume, comme lui, un devoir d'exemple : sa conduite doit être exemplaire.

L'institutrice loge le plus souvent à l'école, derrière la salle de classe ou au-dessus : ce qui s'y passe le soir ne doit pas entacher des lieux où vont se retrouver au matin, vingt, trente, quarante petite âmes innocentes.

Pas question d'y emmener les garçons qu'on fréquente. Vous en parlerez à Mathilde Millette qui a fait l'objet d'un procès devant le département de l'Instruction publique pour s'être promenée, le soir, en voiture, avec un jeune homme et l'avoir invité dans la maison d'école. Les parents montent leurs enfants contre la maîtresse et ceux-ci témoignent qu'elle les a fait charroyer de l'eau et scier du bois au-dessus de leurs forces. Emérance Lafrenièere jure, pour sa part, qu'elle a entendu Mathilde Millette dire que le curé Bouchard avait un bonnet sale et qu'il n'y avait pas assez de savon pour le laver, vu que la crasse était en-dessous du bonnet.

Je ne suis pas ici pour dire qui a raison, de Mathilde Millette ou du curé Bouchard et de ses supporteurs, mais je sais une choses, en tout cas, c'est que la petite maîtresse d'école de rang ne gagnait à peu près rien, que dans plusieurs des contrats d'engagement que j'ai relevés, il est stipulé que la maîtresse doit fournir à ses frais le bois pour se chauffer, qu'il n'était pas rare qu'elle accepte de garder dans sa chambre trois ou quatre enfants dont les parents habitaient trop loin, pendant les pires mois de l'hiver, et qu'elle avait l'habitude de mettre à cuire, en se levant, le matin, une pleine chaudière, un plein seau de soupe pour ceux et celles dont les parents étaient si pauvres qu'ils ne leur donnaient à peu près rien pour leur dîner.

Et puis, le comble, à la fin de l'année, si la maîtresse s'était montrée trop aimable à l'endroit des Létourneau qui sont les ennemis jurés des Cantin. Et bien, le dit Cantin allait trouver son beau-frère Desrosiers, qui était commissaire d'écoles, et la pauvre petite maîtresse n'était pas engagée l'année suivante...

Il en fallait de la psychologie pour enseigner dans ce temps-là !

Tout commençait par une question dont il fallait apprendre la réponse par cœur : "Qui est le créateur du monde ? --Dieu est le créateur du ciel et de la terre et toutes les choses visibles et invisibles."

La mission de la petite maîtresse d'école de rang se dessinait dans la réponse à la deuxième question : "Qu'est-ce que l'homme ? --L'homme est un être composé d'un corps et d'une âme, et créé par Dieu à son image et à sa ressemblance."

Il fallait donc mettre en valeur ce composé d'âme et de corps.

Alors, parce qu'on était la petite maîtresse d'école, on organisait le Mois de Marie, par exemple, qui était autant, selon les témoignages que j'ai lus, une occasion de dévotion qu'une façon de se retrouver, au printemps, après souper, quand c'est déjà doux et de parler du beau temps.

On recueillait aussi, parce qu'on était la petite maîtresse d'école, cinq ou six enfants transis, à la porte, aux petites heures du matin, à qui on avait recommandé de s'en aller à l'école et d'y rester jusqu'à ce qu'on aille les chercher, parce que les sauvages étaient sur le point de passer. Le petit Lucien, lui qui n'avait pas quatre ans, a tellement pris de plaisir à l'école qu'il a fini l'année comme les autres, trop petit pour comprendre, mais bien sage sur son banc. L'arrivée d'une petite Françoise ou d'une Germaine, à la maison, lui avait pris sa place. Il n'avait d'autre choix que d'entrer dans le monde des grands et c'était l'école.

 

Louis Caron. «Racontages». Montréal, Boréal Express. 1983. 183 pages.