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Mélodie, Séraphine ou Nastasie , ces petites maîtresses d'école de rang
du début du siècle, et de la fin du précédent, avaient commencé par
gagner 90$ par année, puis 100$. Elles en étaient à 300$ vers 1925.
Elles trouvaient que ce n'était pas beaucoup. Mais il y avait eu un
temps, un peu avant 1850, où même ces sommes avaient été trouvées
exorbitantes par les contribuables à qui on venait d'annoncer que
dorénavant, ils allaient devoir payer une taxe scolaire pour chaque
enfant de 6 à 14 ans, qu'il fréquente l'école ou pas. Furieux, certains
de ces gens-là s'étaient regroupés : "Ils vont tout de même pas nous
faire payer pour les écoles!" Et ils avaient mis le feu à des écoles en
plus d'intimider les percepteurs, pour bien montrer qu'ils étaient
sérieux. Ils mettaient le feu et on les a appelés les Éteignoirs, parce
qu'on pensait d'eux qu'ils étaient les éteignoirs du savoir.
Voici un peu comment les choses se sont passées.
D'abord, après tous ces troubles qui étaient survenus en 1837 et 1838,
puis la fusion des deux Canadas, le Bas et le Haut, le Bas-Canada,
considérant que cette fusion avec le Haut-Canada était une punition
pour sa révolte, tenait pour suspect tout ce qui venait de l'autorité.
La première école publique qui date de 1810 environ fut fort mal reçue.
Les gens se disaient si on en veut des écoles, on s'en fera !
Puis ceux qui étaient chargés de collecter les taxes scolaires étaient,
bien entendu, les protégés du gouvernement. C'était plutôt maladroit.
Alors il est arrivé ce qui devait arriver.
Un slogan, d'abord : "Brûlent, brûleront tous les bâtiments des taxeux !"
Une émeute à Saint-Michel d'Yamaska, une école qui brûle puis une autre...
Les cotiseurs arrêtés, (les cotiseurs étaient les percepteurs des taxes, on déchire leurs registres...)
A Saint-François-du-Lac, on tond la crinière et la queue des chevaux de ceux qui sont en faveur des écoles...
A Bécancour se tient la fameuse journée des barricades. Deux cents
personnes devant la salle où on délibère à propos des écoles. Des coups
de feu...
A Saint-Grégoire, on met le feu à la grange de Norbert Béliveau, l'un des "cotiseurs" et beau-frère du curé.
A Saint-David, on incendie le moulin à scie du président de la commission scolaire.
Il faut à tout prix que le gouvernement intervienne, parce que Mélodie,
Séraphine et Nastasie commencent à trembler dans leurs jupons...
Parlons-en de Nastasie. On a vu qu'elle n'avait pas plus de
seize ans quand elle a commencé à enseigner dans le district numéro 2
de Yamachiche.
D'abord malgré son âge, il faut dire que c'est un personnage important.
Cela tient au fait qu'il n'y a pas beaucoup de notables dans l'unité
sociale que constitue le rang. Tous les cultivateurs, quelques-uns plus
riches que d'autres mais pratiquant le même métier et confrontés aux
mêmes exigences. Le seul lieu qui les rassemble, c'est l'école, à tel
point que plusieurs commentateurs n'ont pas hésité à dire que l'école
est au rang ce que l'église est au village. La maîtresse d'école de
rang n'a évidemment pas l'autorité du curé, mais elle assume, comme
lui, un devoir d'exemple : sa conduite doit être exemplaire.
L'institutrice loge le plus souvent à l'école, derrière la salle de
classe ou au-dessus : ce qui s'y passe le soir ne doit pas entacher des
lieux où vont se retrouver au matin, vingt, trente, quarante petite
âmes innocentes.
Pas question d'y emmener les garçons qu'on fréquente. Vous en parlerez
à Mathilde Millette qui a fait l'objet d'un procès devant le
département de l'Instruction publique pour s'être promenée, le soir, en
voiture, avec un jeune homme et l'avoir invité dans la maison d'école.
Les parents montent leurs enfants contre la maîtresse et ceux-ci
témoignent qu'elle les a fait charroyer de l'eau et scier du bois
au-dessus de leurs forces. Emérance Lafrenièere jure, pour sa part,
qu'elle a entendu Mathilde Millette dire que le curé Bouchard avait un
bonnet sale et qu'il n'y avait pas assez de savon pour le laver, vu que
la crasse était en-dessous du bonnet.
Je ne suis pas ici pour dire qui a raison, de Mathilde Millette ou du
curé Bouchard et de ses supporteurs, mais je sais une choses, en tout
cas, c'est que la petite maîtresse d'école de rang ne gagnait à peu
près rien, que dans plusieurs des contrats d'engagement que j'ai
relevés, il est stipulé que la maîtresse doit fournir à ses frais le
bois pour se chauffer, qu'il n'était pas rare qu'elle accepte de garder
dans sa chambre trois ou quatre enfants dont les parents habitaient
trop loin, pendant les pires mois de l'hiver, et qu'elle avait
l'habitude de mettre à cuire, en se levant, le matin, une pleine
chaudière, un plein seau de soupe pour ceux et celles dont les parents
étaient si pauvres qu'ils ne leur donnaient à peu près rien pour leur
dîner.
Et puis, le comble, à la fin de l'année, si la maîtresse s'était
montrée trop aimable à l'endroit des Létourneau qui sont les ennemis
jurés des Cantin. Et bien, le dit Cantin allait trouver son beau-frère
Desrosiers, qui était commissaire d'écoles, et la pauvre petite
maîtresse n'était pas engagée l'année suivante...
Il en fallait de la psychologie pour enseigner dans ce temps-là !
Tout commençait par une question dont il fallait apprendre la réponse
par cœur : "Qui est le créateur du monde ? --Dieu est le créateur du
ciel et de la terre et toutes les choses visibles et invisibles."
La mission de la petite maîtresse d'école de rang se dessinait dans la
réponse à la deuxième question : "Qu'est-ce que l'homme ? --L'homme est
un être composé d'un corps et d'une âme, et créé par Dieu à son image
et à sa ressemblance."
Il fallait donc mettre en valeur ce composé d'âme et de corps.
Alors, parce qu'on était la petite maîtresse d'école, on organisait le
Mois de Marie, par exemple, qui était autant, selon les témoignages que
j'ai lus, une occasion de dévotion qu'une façon de se retrouver, au
printemps, après souper, quand c'est déjà doux et de parler du beau
temps.
On recueillait aussi, parce qu'on était la petite maîtresse d'école,
cinq ou six enfants transis, à la porte, aux petites heures du matin, à
qui on avait recommandé de s'en aller à l'école et d'y rester jusqu'à
ce qu'on aille les chercher, parce que les sauvages étaient sur le
point de passer. Le petit Lucien, lui qui n'avait pas quatre ans, a
tellement pris de plaisir à l'école qu'il a fini l'année comme les
autres, trop petit pour comprendre, mais bien sage sur son banc.
L'arrivée d'une petite Françoise ou d'une Germaine, à la maison, lui
avait pris sa place. Il n'avait d'autre choix que d'entrer dans le
monde des grands et c'était l'école.
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